Laura Poitras en trois films

Laura Poitras en trois films

Après avoir vu Citizen Four, l’envie me prit de vous en parler. Puis vint l’envie plus forte encore de m’attaquer à My country, My country, puis The Oath, puis maintenant c’est de Laura Poitras, toute entière, dont il convient de discuter.

Il faut dire qu’il y a tellement de raisons de l’aimer. D’abord, parce qu’elle semble vivre une vie intrépide et dangereuse. Retenue plus de 40 fois entre 2006 et 2010 à la frontière américaine, la réalisatrice récemment oscarisée, a depuis élu domicile dans la capitale allemande où elle se sent moins surveillée. Pourtant, lorsqu’elle fait quelque chose d’important, comme le montage de son dernier film Citizen Four, c’est au frigo qu’elle range son téléphone portable pour être sûre de ne pas être écoutée.

Présente aux côtés de Snowden au moment des révélations sur l’espionnage de la NSA, c’est elle qui filme la vidéo où il révèle son identité au monde. Depuis, elle a gagné un petit Pulitzer et co-fondé le média The Intercept avec Glenn Greenwald la plume derrière les révélations de Snowden. Après la sortie de Citizen Four, on a vu passer plusieurs portraits ici et où l’on décrit une femme discrète mais engagée et une œuvre en trois films clés qui prend la forme d’une trilogie post 9/11.

Citizen Four

On la découvre d’abord dès les premières minutes de Citizen Four. Une voix pleine de gravité qui reprend les mots qu‘Edward Snowden lui avait envoyé par mail : « You asked why I chose you. I didn’t. You chose Yourself ». Des mots et un ton qui laissent présager un thriller politique sur fond d’espionnage à la sauce NSA avec une course poursuite entre le lanceur d’alerte le plus en vogue du moment et des mens in black avec des gros guns. Et puis au final non.

L’essentiel du film se déroule dans une chambre d’hôtel à Hong-Kong, là où Snowden s’est réfugié pour livrer les secrets de la NSA à Glenn Greenwald qui publie alors scoop sur scoop via The Guardian. Alors que l’on connaissait un Snowden déterminé, les images traduisent l’angoisse d’un personnage qui semble soudain d’une fragilité émouvante. Ses regards permanents à la caméra laissent entrevoir la relation de confiance que Poitras a su instaurer avec son héros.

My country, My country

Dénicher des personnages authentiques autour desquels elle pourra articuler une narration forte sans avoir à intervenir dans l’image, voici tout l’art de Laura Poitras. Je dis « dénicher » car les deux autres personnages de cette trilogie semblent être avant tout le fruit de rencontres fortuites comme si le hasard était toujours heureux chez la réalisatrice américaine.

Dans le premier film de la trilogie, My Country, My Country, c’est le Docteur Riyadh qui tient le haut de l’affiche. Partie à Bagdad aux côtés de l’armée américaine pour documenter les premières élections démocratiques depuis la chute de Saddam Hussein, elle rencontre son héros dans un camp de prisonniers américains qu’il visite souvent pour rendre compte de la situation des malades. Elle le suivra alors jusque dans son cabinet médical et lorsqu’il est trop tard pour rentrer seule chez elle dans les rues dangereuses de Bagdad, il l’invite à rester chez lui. On découvre alors sa famille, leur détresse et leurs espoirs, et son engagement politique. Inscrit sur les listes électorales du parti islamique irakien, il enchaîne les consultations et les meetings, n’hésitant pas à rendre visite à l’armée américaine pour lui faire part de son indignation à la suite de la bataille de Falloujah.

Poitras filme ainsi les différents acteurs, américains ou irakiens, qui composent cette élection controversée pour obtenir une image d’une Irak tiraillée mais folle d’espoir. Elle dresse ainsi le portrait d’un Dr Riyadh resplendissant de détermination et d’audace dans ce film que George Packer décrira très justement de « chef d’œuvre d’empathie » dans son article pour le New Yorker.

The Oath

Pour The Oath, sorti en 2010, elle choisit de représenter des héros aux contours plus incertains. A son arrivée au Yémen, elle rencontre Abu Jandal (de son nom de guerre), chauffeur de taxi, jihadiste repenti et ancien garde du corps de Osama Bin Laden. Le chauffeur de ce dernier n’étant autre que son beau-frère, Salim Hadam, à l’époque un des détenus les plus connus de Guantanamo.

Poitras va alors construire son intrigue autour de ces deux personnages. Salim Hadam est alors le premier détenu de la célèbre prison à avoir été jugé après les évènements du 11 septembre. Invisible tout au long du film, son histoire se raconte à travers celle du tribunal militaire chargé de son cas et les mots de son beau-frère, particulièrement volubile. Si le nom de Salim Hamdam est aujourd’hui attaché aux dérives de la justice américaine post 9/11, Abu Jandal reste un personnage qui navigue en eaux troubles. Après être passé par un programme de réhabilitation pour jihadistes mis en place par le gouvernement yemeni, il croit encore, d’une certaine façon, aux vertus de la guerre sainte. On suit alors tout au long du film ses interventions télévisées, les discussions qu’il a avec les passagers qui montent dans son taxi, et on découvre un homme aux yeux vifs qui trahissent un esprit aiguisé tantôt pacifiste, tantôt radical.

Avec cette trilogie, Poitras dresse ainsi un portrait critique de la politique américaine de ces 10 dernières années, mais avec un style qui lui est propre. A l’opposé d’un Michael Moore qui dénonce en se mettant en scène, la réalisatrice préfère laisser parler ses personnages et ses images avec intuition et raison. On attend la suite.

Author

Related

Comments

No Comments Yet!

You can be first to comment this post!

Post Reply