Making a Murderer

Comment fabrique t-on un assassin ? Making a Murderer, la série documentaire de Netflix qui a remué l’Amérique raconte l’histoire troublante d’un homme condamné avant d’être jugé et dresse un portrait à charge d’un système judiciaire d’une violence inouïe.

L’affaire Avery

« Vous pouvez affirmer que vous ne commettrez jamais de crime, mais vous ne pouvez pas être certain qu’on ne vous accusera pas d’avoir commis un crime. Et dans ce cas-là, bonne chance. »

Jerry Buting, avocat de Steven Avery.

Les premières images de Making a Murderer montre Steven Avery à sa sortie de prison : la barbe longue, le poids des années imprimé sur son visage et le sourire victorieux de celui qui n’y croyait plus. Il embrasse sa famille et exprime son soulagement d’être enfin libre au parterre de caméras venues capturer ce moment. Après avoir été emprisonné pendant 18 ans pour une agression sexuelle qu’il n’a pas commise, Steven Avery veut comprendre ce qu’il lui est arrivé. La police a t-elle bâclé l’enquête ? Pourquoi les analyses ADN qui ont permis de l’innocenter ont pris autant de temps ? Et surtout pourquoi était-il déjà condamné avant d’être jugé ?

Il n’aura jamais les réponses à ses questions car deux ans à peine après sa libération il se retrouve à nouveau sur le banc des accusés. Theresa Hallbach, une photographe pour un magazine auto, disparaît et tout semble indiquer que le dernier endroit où elle ait été vue vivante soit la casse automobile de la famille Avery. La police investit les lieux pendant plus d’une semaine à la recherche d’indices, et finit par découvrir sa voiture, ses clés, des traces de sang, puis des os calcinés. Cela ne fait plus aucun doute, tout concorde pour renvoyer Steven derrière les barreaux. Puis cinq mois après la disparition de Theresa, Brendan Dassey livre un témoignage glaçant où il décrit le viol, la torture et le meurtre de la jeune femme, par son oncle Steven Avery.

Sur le papier, tout semble aller de soi. Pourtant les caméras des deux réalisatrices, Moiras Demos et Laura Ricciardi, montrent au fil des épisodes toutes les incohérences de l’enquête judiciaire, et les pratiques douteuses de la police, dépassée par la haine qu’elle éprouve pour l’accusé. Les auteures nous embarquent alors dans une histoire fascinante et révoltante où toutes les preuves s’effritent au fur et à mesure du procès.

Série documentaire, « polar du réel »

« Il y a un rapport fascinant entre l’exercice de la justice et le documentaire où, dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’approcher la vérité au plus près tout en sachant qu’il sera impossible de l’atteindre tout à fait. »

Jean-Xavier de Lestrade-Télérama

David Simon et consorts n’auraient pu dessiner de personnages plus intenses, plus pittoresques. D’un côté, on trouve les Avery, cette jolie famille de rednecks qui rechignent à porter des sous-vêtements et vivent dans une casse que la plupart des gens bien nés du comté de Manitowoc préfèrent éviter. De l’autre, le procureur Katz et ses équipes qui n’hésitent pas à mouiller la chemise pour convaincre les jurés et l’Amérique que le plouc du Wisconsin qu’ils ont sous les yeux est le meurtrier le plus dangereux du comté.

Monté à la manière d’un polar avec des cliffhangers particulièrement vicieux, Making A Murderer emprunte les codes de la fiction tout en s’appuyant sur un travail journalistique riche et détaillé. Arrivées sur les lieux en 2005 au moment du deuxième procès, Moira Demos et Laura Ricciardi filment les Avery dans leur combat pendant près de 10 ans. Sans voix off mais aussi sans fausse pudeur, les deux femmes enregistrent tout, du ballet médiatique où l’on voit les journalistes harceler sans relâche les Avery aux visages des protagonistes qui se durcissent au fil des années sous l’effet des coups portés. Quand leurs détracteurs leur demandent si elles ont ignoré certaines évidences, elles répondent que oui mais que c’était pour elles, sans importance. Bien décidées à ne rien cacher, elles affirment que leur regard d’auteur n’enlève rien à la force et la véracité des éléments qu’elles avancent.

Par-delà l’écran

Making A Murderer confirme l’intérêt du public pour la série documentaire. Le parallèle est vite dressé avec le podcast Serial, une autre enquête judiciaire qui avait passionné l’Amérique à l’automne 2014, Soupçons le fameux polar du réel de Jean-Xavier de Lestrade ou encore le récent Jinx de HBO où le millionnaire Robert Dust avoue tout bonnement avoir commis les meurtres donc il est accusé.

C’est pourquoi, sans surprise Making A Murderer a déchainé les passions outre-atlantique. Le procureur Katz affirme avoir reçu des menaces de mort et sa page Yelp est fréquemment prise d’assaut par les fans de la série. A la suite d’une pétition rassemblant plus de 500 000 signatures demandant la grâce présidentielle pour les deux accusés, la Maison Blanche a du réagir en affirmant qu’elle ne pouvait pas intervenir dans un crime fédéral. Quant à Dean Strang et Jerry Buting, les deux avocats de Steven qui rivalisent d’éloquence et d’ingéniosité pour défendre leur client, ils sont devenus d’étranges sex symbols pour une partie des spectateurs.

making a murderer lawyers

Pourtant si la majorité du public semble convaincue que tout ceci n’est qu’un monstrueux complot, beaucoup de questions n’ont pas été adressées et l’affaire a redémarré de plus belle après la diffusion des épisodes fin décembre. En plus des apprentis détectives du net, Steven a une nouvelle avocate que l’on peut suivre sur twitter. Espérons que ce coup de projecteur, profitera à Steven et Brendan et impulsera un renouveau du système judiciaire et politique. Une envie partagée par les auteures qui encouragent les spectateurs, à quelques mois des élections américaines, à réfléchir aux moyens de s’impliquer pour changer la situation.

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