Un voyage In Limbo

Un voyage In Limbo

Mardi dernier, Antoine Viviani a présenté en avant-première à la Scam son nouveau projet In Limbo, fruit d’une nouvelle collaboration entre Arte et l’ONF. Un voyage lyrique au cœur de nos données et de cette gigantesque machine à souvenirs que nous alimentons quotidiennement.

Mémoire numérique, mémoire collective

In Limbo, c’est une magnifique exploration poétique de la mémoire numérique. Enrichi avec nos propres données, car on se connecte avec notre identité en ligne grâce à nos réseaux sociaux et notre boîte mail, ce film linéaire d’une trentaine de minutes se présente sous forme de couches mêlant ainsi nos données personnelles à l’histoire numérique en train de s’écrire. Filmés avec une Kinect, les personnages représentés prennent des allures spectrales et projettent ainsi le spectateur dans ces limbes, l’image choisie par l’auteur pour représenter cet immense cerveau que nous construisons en permanence.

La multiplication des données n’est pas ici perçue comme une exploitation mais comme un effort collectif pour conjurer la mort, l’oubli. Les personnages que l’on croise ainsi au cours du film rêvent d’enregistrer, d’archiver chaque instant et de constituer une histoire numérique à la fois personnelle et sociale. On trouve ainsi Gordon Bell adepte du life-logging, Brewster Kahle, créateur de The Internet Archive, ou encore Ray Kurzweil, en charge de l’intelligence artificielle de Google. Chacun d’entre eux porte ce rêve et cette névrose avec une conception d’internet proche du religieux.

La poétique de la donnée

Pour Antoine Viviani, c’est un parti pris d’évacuer cet aspect de la question et de traiter la mémoire numérique avant tout comme une utopie. L’auteur choisit ainsi de traiter les données sur un axe quasi philosophique et In Limbo se donne avant tout à lire comme une œuvre lyrique et non militante. Pour explorer l’exploitation des données sous un angle économique et politique, il faudra attendre Do Not Track, une autre collaboration Arte/ONF prévue en février prochain.

Cette machine à nostalgie pensée par les pionniers d’internet et réalisée par nous, se constitue alors comme un rêve et non pas comme un cauchemar. En regardant le film, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à un épisode de Black Mirror « The Entire History of You » où chaque personnage possède une graine qui enregistre chaque moment de leur vie. Alors que la mémoire humaine est fragile et incertaine, la graine est comme un impératif à ne jamais oublier. Le refus de la graine, et par conséquence l’acceptation de l’oubli est alors un geste de rébellion. Les personnages semblent alors pris au piège de cette mémoire artificielle et l’obligation de se souvenir de tout devient une aliénation.

In Limbo réussit ainsi le pari de traiter les données d’une façon différente, comme une manière de se libérer du poids de l’oubli. Si la démarche évacue tous les aspects négatifs, elle permet cependant de s’interroger sur les traces que nous laissons et sur le sens que nous voulons donner à cette mémoire collective.

In Limbo, bientôt disponible ici.

Pauline Legrand

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