Joue-la comme Kanye

Joue-la comme Kanye

La popculture malmène ses génies. En tout cas Kanye West y croit dur comme fer. Le rappeur mégalo a encore frappé ce weekend, faisant irruption sur la scène des Grammy’s Awards pour contester le prix de l’album de l’année, remis au rockeur indé Beck. L’auto-proclamé Yeezus, pourtant absent de la liste des récompensés, parvient ainsi à éclipser le reste de la cérémonie et faire parler uniquement de lui, pour changer.

Kanye West, Grammy de la lourdeur

Malaise dans l’assistance, vainqueur interloqué : la scène du dimanche 8 février n’est pas sans rappeler l’épisode gênant intervenu en 2009 lorsque Taylor Swift remporte le prix du meilleur clip au MTV video music awards. Kanye n’écoutant que son courage, ardent défenseur de l’Art (le monsieur déclare modestement vouloir « élever le niveau du bon goût de la prochaine génération« ) grimpe alors sur scène et se lance dans un monologue pour contester le résultat, accusant Taylor d’avoir ravi le prix à sa grande amie Beyoncé –bien gênée au passage. Dimanche, Kanye rejoue la scène mais ne va pas jusqu’au bout : un geste avorté qui interroge et suscite le rire dans l’assemblée : le Dieu du rap serait-il doué d’humour ? Non si l’on en juge les propos du principal intéressé après la cérémonie : « Beck doit respecter les artistes et rendre sa récompense à Beyoncé » et d’enfoncer le clou : « Quand vous faites régresser l’art, que vous ne le respectez pas et que vous giflez en plein visage ceux qui produisent des morceaux monumentaux, c’est irrespectueux » avant d’incriminer l’industrie musicale et les Grammy’s : « S’ils veulent que de vrais artistes continuent de monter (sur scène), ils doivent arrêter de jouer avec nous, nous on ne joue plus ».

Immense blague

Régression de l’art, Beyoncé flouée, vrais artistes désoeuvrés…Kanye n’y est pas allé avec le dos de la cuillère. Lorsque l’on jette un coup d’œil au palmarès de cette édition 57ème édition, difficile de parler de quelconque surprises : Sam Smith, album excellent certes mais qui ne demandait pas cette sur-exposition pour faire salle comble et être largement diffusé en radio, rafle pas moins de 4 prix prestigieux (meilleur nouvel artiste, meilleur album vocal pop, chanson et composition de l’année) et partage l’affiche avec Pharell Williams (meilleure performance pop pour le hit Happy), trois nouveaux trophées pour Beyoncé (2e femme la plus honorée dans l’histoire des Grammy’s avec une vingtaine de récompenses, preuve du love que lui porte l’industrie musicale, les Grammy’s et la planète entière – don’t worry Kanye) et en vrac : Eminem, Lady Gaga, Rihanna, Kendrick Lamar. Parmi cette consécration des vieux de la vieille, le titre d’album de l’année décerné à Beck surprend certes, mais fait l’effet, dans cette cérémonie très prévisible, d’un coup de #fraîcheur.

Alors merci Kanye, ta sortie totalement infondée et paradoxale a le mérite de renouveler le débat sur cet entre-soi qui caractérise la popculture et la sclérose de l’industrie célébrée par chacune de ses cérémonies

Des grands-messes ringardes ?

Plusieurs dysfonctionnements sautent alors aux yeux. Un problème structurel d’abord : les Grammy’s Awards incarne la cérémonie de la pop culture par excellence (créé en 1958, elle a vu et consacré toutes les stars de ces dernières décennies), elle est pourtant désormais très éloignée des pratiques de la popculture musicale telle qu’elle existe en 2015 (mode de consommation, hybridité des styles et le brouillage de leurs frontières traditionnelles, rythme des « révélations » musicales) ce qui pose un problème essentiel. Un problème de cible aussi : couronner Beck (rock indépendant, auteur de plusieurs BO du cinéma américain indé dont Eternal Sunshine of the Spotless Mind) face aux géants de l’industrie musicale mainstream (no judgement) brouille le parti pris marketing et commercial des Grammy’s pourtant très clair. Quelle solution ? Instituer plusieurs cérémonies aux lignes éditoriales distinctes ? C’est le cas en France, les NRJ music awards récompensant chaque année les grands succès populaires des poulains de la radio et d’un autre côté les Victoires de la musique, cérémonie à l’élitisme assez affirmé. Cette dichotomie suscite pourtant son lot de critiques renouvelées chaque année et signalent les faiblesses d’un système grippé. De quoi nous interroger sérieusement sur la pertinence et la clairvoyance de ces cérémonies pour identifier les nouveaux talents de la popculture…

Alors on est d’accord avec Kanye : « finit de jouer ».

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