Le street art est mort, vive le street art !

Le street art est mort, vive le street art !

Du 5 octobre au 1er mars 2015, la Fondation EDF consacre une exposition au Street Art, mêlant rétrospective sur la genèse et l’histoire de cet art et prospectives sur les techniques et les artistes de demain. Dans la lignée de « Game Story » en 2012 qui voyait le jeu vidéo pénétrer les arcanes du musée, de l’exposition « Tatoueurs/Tatoués » au Quai Branly, prolongée jusqu’à l’automne 2015, l’expo #StreetArt interroge sur le phénomène d’institutionnalisation d’arts longtemps dénigrés pour leur caractère populaire ou subversif.

L’art à la mode

« Le Street Art est à la mode », tels sont les mots de Jérôme Catz pour présenter l’exposition dont il est le commissaire. Des premières affiches de propagande au Mexique, aux graffs soixante-huitards, en passant par l’iconique street art de Brooklyn ou du métro New-Yorkais, cette exposition est aussi une rétrospective de l’institutionnalisation progressive de l’art urbain. On apprend ainsi le rôle majeur du photographe Brassaï dont le travail participe à l’entrée du mot graffiti dans le dictionnaire de l’art brut en 1960. Au cours des années 80, le street-art pénètre les galeries new-yorkaises et la presse élit alors deux ambassadeurs : Keith Haring et Jean-Michel Basquiat. Des médias comme internet et les jeux vidéos achèvent de déterritorialiser cet art, de le populariser et lui ravir son caractère éphémère.

De la muséification d’un art à sa neutralisation ?

Montréal, et particulièrement le quartier du Plateau-Mont Royal, est connu pour ses nombreuses fresques murales qui donnent un caractère incomparable à la ville. Depuis quelques années pourtant, les habitants du quartier gentrifié multiplient les plaintes contre les graffitis sauvages sur les murs de briques des habitations. La ville a donc choisi d’en maîtriser la pratique grâce à plusieurs dispositifs, certains dissuasifs (des amendes contre les graff sauvages) d’autre relevant du cultural planning comme le festival Mural organisé pour la première fois en 2013 et reconduit en 2014 face au succès populaire de la première édition. Proposant un parcours dans la ville, plusieurs graffeurs ont ainsi la possibilité de s’octroyer un mur et de présenter leur projet mêlant exposition et performance artistique. Cette opération –ponctuelle- s’accompagne d’un plan durable, sur l’année, qui permet aux artistes de proposer leur projet de fresque à l’arrondissement : pour cela, l’artiste doit déposer un dossier et remplir un formulaire d’admissibilité, qui étudie notamment la durabilité de la murale, le montage financier et l’implication de la communauté…

A trop vouloir réglementer la pratique artistique, n’agit-on pas contre son expression, son essence spontanée ? Il est assez clair en tout cas que ces politiques culturelles cherchent à neutraliser le caractère subversif intrinsèque de ces « scènes culturelles off » qu’Elsa Vivant, maître de conférence en urbanisme, décrit comme le contraire de la création artistique subventionnée, légale, reconnue et concerne « tout ce qui est de l’ordre de la pratique alternative » (Qu’est-ce que la ville créative ?, PUF 2009). Dans son ouvrage, Vivant convoque le parcours du tatouage comme un art historiquement subversif et off, progressivement légitimé pour rejoindre la scène in. Idem pour le graff : à la base interdit et sauvage, il se voit désormais –et paradoxalement- reconnu et célébré par un système et des politiques qu’il a si souvent fustigé.

Le street art est mort, vive le street art !

L’entrée des graffs au musée, la consécration de street artists superstars à l’image de Banksy ou JR, le retrait des œuvres de leur environnement naturel pour rejoindre les salles de vente questionne sur les contours et l’avenir du street art contemporain, si éloigné de ces pratiques originelles. Pourtant l’embourgeoisement de cet art et son entrée dans le panthéon des arts contemporains ne marque pas la fin d’un street art qui questionne le territoire urbain. De plus l’institutionnalisation du street art n’empêche pas l’émulation d’une frange plus radicale, une nouvelle génération d’artistes, qui réinvente sa pratique afin d’en faire de nouveau, une pratique subversive.

Gageons que cette nouvelle génération continuera de challenger « l’urbaniste, l’acteur politique et le responsable d’institution culturelle » (Vivant) et de participer à la constitution d’une vraie ville créative.

Marie Latirre

#StreetArt, l’innovation au cœur d’un mouvement

du 4 octobre au 1er mars 2015

Fondation EDF. 6 rue Récamier, Paris 7ème.

De 12h à 19h, du mardi au dimanche. Entrée libre.

Author

Related

Comments

No Comments Yet!

You can be first to comment this post!

Post Reply